EXTRAIT N° 1

"Son regard dévorait un caillou scintillant. Elle le pesait, le retournait, le mangeait des yeux. Elle réfléchissait, imaginait... Comme à travers la boule de cristal des voyantes, détendue, assisse, elle lisait, décryptait le passé grâce à ce caillou qu'elle avait ramassé au hasard d'un sentier. Elle remontait le temps.

Pas plus que ces deux aventuriers jadis, sans lesquels elle n'aurait jamais existé, pas plus qu'eux, elle ne voyait ce qui l'entourait, ce paysage musical, le friselis de la rivière, le froufroutement végétal. Pas plus qu’eux, elle n'entendait cette symphonie immense sur fond azuré traversé par des oiseaux en bandes denses et multicolores, ces plantes étranges et d'une grande beauté, ces reflets sur fond rocheux, ces senteurs délicates, ces lignes, ces courbes. Rien ne la situait dans cet endroit paradisiaque. Hypnotisée par ce caillou, son imagination galopait. Elle les voyait en chair et en os, ces héros fous dont le nom et la trace à jamais s'étaient perdus, dont l'existence même suscitait le doute. Beaux?  Oui rêvait elle. Forts, jeunes, fonceurs, grands... Elle les parait de multiples qualités.

Eux ils traquaient un rêve de richesse, de fortune. Ils ratissaient un coin du Congo. Joyeux, excentriques avec leur accoutrement de chimistes explorateurs, ils furetaient à la recherche du minerai précieux, de l'or...

Le corps immobilisé, elle s'allongea et sombra dans le sommeil.

Les deux chercheurs fantasques avançaient...

Et voilà une cascade écumante de plus de vingt mètres de hauteur.

Et voilà un bras de rivière infranchissable.

Et voilà un pont de singes, un pont en lianes tressées, un pont construit à claire-voie, suspendu au-dessus d'un torrent. Un pont d'accès difficile, et d'apparence fragile.

Ces deux-là s'y risquaient, le pont balançait, ils trébuchaient, se rattrapaient, avançaient…

La jeune fille endormie fronça légèrement les sourcils, agita les jambes..."

 

 EXTRAIT N°2

"Jean-Marc se promène le long du fleuve Congo. Quel spectacle ce Lualaba ! Sur sa largeur, des pierres de toutes tailles, des rocs gris et des cailloux enserrent, au milieu des dénivellations et des cascades, des constructions, échafaudages fragiles de perches où s’aventurent des équilibristes talentueux, les intrépides Wagénias. Au milieu de ces tourbillons, dans un grondement assourdissant l’écume nait, roule et rebondit, s’éclate contre les pierres. Quelques frêles nuages blancs dissipés à l’horizon d’un ciel bleu ajoutent de la légèreté  à cette ambiance vaporeuse. Jean-Marc observe les Wagénias en train de récolter leurs premiers poissons sous un éclairage digne du plus grand film d’aventure ! Pirogues longiformes, vaisseaux et chants dynamiques sur le fleuve. Absorbé par le spectacle il n'aperçoit pas la jeune fille, perdue dans la même contemplation que lui, sur un rocher quelques quinze mètres plus loin. Qui est-elle et pourquoi reste-t-elle là, apparemment rêveuse et charmée autant que lui, comme enracinée dans ce paysage naturel ?  Film romantique… 

Les pêcheurs se rapprochent de la rive. Leur beauté virile, leurs muscles si bien sculptés, la force, la détermination, la grâce qui émane d'eux emprisonnent les regards admiratifs et les pensées des deux jeunes gens. Ceux-ci ne se réveillent qu'une fois les Wagénias partis."

 

EXTRAIT N°3

"Jean et Emeline, ayant pris leurs congés en Belgique  sont rentrés au  Congo en bateau, à bord de l’Elisabethville. Ils ont profité avec gourmandise de cette croisière, alimentant leurs souvenirs d’un bouquet de petits bonheurs. Ces quinze jours idylliques, ces animations si drôles comme de reconnaître les mollets de son conjoint caché derrière une couverture, cette ambiance festive les a comblé de plaisir et les a emplis de tendresse l’un pour l’autre. 

Pour leur deuxième terme ils ont reçu une maison à Niemba, une maison située au bord de la rivière du même nom et proche de l’arrêt du train.

Le train courrier passe une fois par semaine sur la ligne Kabalo-Albertville. Il offre une agréable distraction grâce à son wagon restaurant où les malheureux visages pâles en manque de compagnie se retrouvent autour d’un plat du jour et discutent des dernières nouvelles. L’afflux de toutes sortes de marchandises que les Congolais amènent de partout et présentent à chaque arrêt donne naissance à un marché ambulant très animé et coloré, exubérant et envahissant. Cette animation attire un grand nombre de badauds. On peut imaginer y trouver tout ce que l’on veut,  vêtements, tissus, légumes, fruits, produits de soin, maquillage, sel, épices, friandises, médications diverses… Même des poules et des chèvres descendent du train ! Toutes sortes d’odeurs se mélangent et différents langages et rythmes se font entendre.  A chaque fois, c’est différent et puis comme par un tour de magie tout disparait."